Rencontre avec Willy Ronis - Transphotographiques 2001

entretien réalisé par Photographie.com, Lille le 2 mai 2001



Vous êtes le parrain des Transphotographiques?
C'est une gentillesse que l'on m'a faite de me demander d'être parrain comme je suis l'un des plus vieux photographes français vivants. Bon, c'est probablement que l'on aime bien mes photos. Parrainer ces premières Transphotographiques c'est un honneur et un plaisir.

Le droit à l'image et la photographie aujourd'hui ?
C'est beaucoup plus difficile maintenant à cause des législations très très dures en France sur le droit à l'image qui font que l'on a toujours peur que des gens que l'on photographie sans leur demander leur consentement, se retournent contre vous, et vous collent un procès. Généralement, d'ailleurs, c'est pour gagner de l'argent.

Le procès de la fleuriste

En 70 ans de pratique, je n'ai eu qu'un seul procès et il y trois ans ! Pour une photo absolument anodine que j'ai faite en 47. En 47 ! Vous voyez, il n'y a pas de prescription. Et ce n'était pas désobligeant, au contraire.C 'était une jeune fleuriste des Halles qui vendait des bouquets et qui me faisait un large sourire. Autrement dit qui savait que je la photographiais. D'ailleurs, j'ai fait trois clichés d'elle. Je lui en ai parlé. Et l'on s'est retrouvé par une relation commune. On est tombés dans les bras l'un de l'autre. Elle est devenue fleuriste en magasin, elle a même affiché la photo dans son magasin. J'allais la voir de loin en loin parce que mon travail ne me donne pas tellement de loisir. Mais nos relations étaient bonnes jusqu'au jour où j'ai reçu du papier timbré. Elle m'attaquait en justice. Non, elle n'avait pas du tout besoin d'argent. Elle était manipulée par un cabinet d'avocat. Elle s'est laissée faire et elle a quand même gagné. Je ne lui en veux pas, car je suis sûr qu'elle a été manipulée. Je suis persuadé que c'était une brave femme mais qui avait des problèmes personnels. D'ailleurs quand je lui disais quand j'allais la voir : Jacqueline, pourquoi est-ce que vous fumez autant? Et elle me disait mais parce que je m'emmerde. Elle était facilement manipulable. C'est le roman que je me fais mais je crois que c'est vrai. Basta.

La fin du métier

Mais c'est pour dire que les jeunes doivent êtres plus attentifs aux conséquences de leurs photos. C'est très embêtant parce qu'ils sont coincés pour faire ce type de photo. Encore que dans ma vie jamais je n'ai fait de photos désobligeantes envers qui que ce soit. Je n'ai jamais pris de gens en flagrants délits de situations délicates. Jamais, mais les gens peuvent vous attaquer parce que vous ne leur avez pas demandé leur autorisation. Et attention, il faut une autorisation écrite ! Alors, vous imaginez si chaque fois que vous faites une photo dans la rue avec un carnet à souche, vous allez faire signer des autorisations. Non, c'est la fin du métier.

Je pense que la législation va être modifiée parce que c'est vraiment trop scandaleux. En même temps ce n'est pas seulement pour les photographes en exercice qui ne peuvent plus travailler tranquilles mais aussi pour la mémoire historique du pays. La photographie, ça compte dans l'histoire contemporaine.

Je pense que la législation va être modifiée parce que c'est vraiment trop scandaleux et en même temps ce n'est seulement pour les photographes en exercice qui ne peuvent plus travailler tranquilles mais aussi pour la mémoire historique du pays. La photographie, ça compte dans l'histoire contemporaine.

Les photographes, qui sont le miroir de la vie quotidienne que nous vivons tous, laissent quelque chose. Ils laissent les images du temps que nous vivons tous. Et si nous ne pouvons plus faire ça c'est une grave atteinte à la connaissance de l'histoire contemporaine.

La photographie vulnérable

On s'attaque plus férocement à la photographie qu'à la télévision.
Ah oui, c'est parce que ce n'est pas imprimé et que cela ne reste pas même s'il y a d'autres transmissions et rediffusions. L'idée que c'est dans un livre et que cela peut rester longtemps, c'est un argument. Un mauvais argument, mais un argument pour rendre la photographie plus vulnérable.
La photographie dans l'esprit du législateur est peut-être estimée plus dangereuse dans le sens que cela peut prêter à plusieurs sens d'interprétation. On revient à cette histoire de la légende.

La légende de Willy Ronis

Tu sais bien qu'une photographie, on peut lui faire dire tout et son contraire. C'est l'une des raisons pour laquelle, moi, j'ai quitté Rapho à un moment donné et que j'ai été saqué de Life pour qui j'ai travaillé très agréablement en 48. Et je t'assure qu'en 48 pour un photographe entrant dans le métier (si on peut dire puisque les années de guerre, je n'ai pas fait de photo). Mais en 48 on sortait à peine de la guerre, on manquait de tout dans le métier en France. Le papier était contingenté, les pellicules était contingentées, les flashes pour ceux qui les utilisaient était contingentés. Les papiers étaient de mauvaises qualités bien sûr. Bien souvent, il fallait les passer au formol pour que ça supporte le glacage. C'était vraiment très difficile. Or quant tu rentrais chez Life tu avais tout. C'était la corne d'abondance : c'était un boite américaine. Pour un reportage d'une heure, on te donnait 20 films, on te donnait un carton de flashes si tu travaillais avec. C'était Byzance et très bien payé. Et là aussi pour une question de respect de légende que je n'ai pas pu obtenir. J'ai dit : "écoutez, ne me donnez plus de sujets sensibles, donnez moi des sujets d'information générale pour ça je suis d'accord". Ils ont dit ok mais ça été fini. Je n'ai plus travaillé. Ca a été un coup dur. Mais enfin c'était une période où il y avait quand même beaucoup de travail. J'ai encaissé le coup sans grand dommage.