Vous
êtes le parrain des Transphotographiques?
C'est une gentillesse que l'on m'a faite de me demander d'être
parrain comme je suis l'un des plus vieux photographes français
vivants. Bon, c'est probablement que l'on aime bien mes photos.
Parrainer ces premières Transphotographiques c'est un honneur
et un plaisir.
Le
droit à l'image et la
photographie aujourd'hui ?
C'est beaucoup plus difficile maintenant à cause des législations
très très dures en France sur le droit à
l'image qui font que l'on a toujours peur que des gens que l'on
photographie sans leur demander leur consentement, se retournent
contre vous, et vous collent un procès. Généralement,
d'ailleurs, c'est pour gagner de l'argent.
Le
procès de la fleuriste
En
70 ans de pratique, je n'ai eu qu'un seul procès et il
y trois ans ! Pour une photo absolument anodine que j'ai faite
en 47. En 47 ! Vous voyez, il n'y a pas de prescription. Et ce
n'était pas désobligeant, au contraire.C 'était
une jeune fleuriste des Halles qui vendait des bouquets et qui
me faisait un large sourire. Autrement dit qui savait que je la
photographiais. D'ailleurs, j'ai fait trois clichés d'elle.
Je lui en ai parlé. Et l'on s'est retrouvé par une
relation commune. On est tombés dans les bras l'un de l'autre.
Elle est devenue fleuriste en magasin, elle a même affiché
la photo dans son magasin. J'allais la voir de loin en loin parce
que mon travail ne me donne pas tellement de loisir. Mais nos
relations étaient bonnes jusqu'au jour où j'ai reçu
du papier timbré. Elle m'attaquait en justice. Non, elle
n'avait pas du tout besoin d'argent. Elle était manipulée
par un cabinet d'avocat. Elle s'est laissée faire et elle
a quand même gagné. Je ne lui en veux pas, car je
suis sûr qu'elle a été manipulée. Je
suis persuadé que c'était une brave femme mais qui
avait des problèmes personnels. D'ailleurs quand je lui
disais quand j'allais la voir : Jacqueline, pourquoi est-ce que
vous fumez autant? Et elle me disait mais parce que je m'emmerde.
Elle était facilement manipulable. C'est le roman que je
me fais mais je crois que c'est vrai. Basta.
La
fin du métier
Mais
c'est pour dire que les jeunes doivent êtres plus attentifs
aux conséquences de leurs photos. C'est très embêtant
parce qu'ils sont coincés pour faire ce type de photo.
Encore que dans ma vie jamais je n'ai fait de photos désobligeantes
envers qui que ce soit. Je n'ai jamais pris de gens en flagrants
délits de situations délicates. Jamais, mais les
gens peuvent vous attaquer parce que vous ne leur avez pas demandé
leur autorisation. Et attention, il faut une autorisation écrite
! Alors, vous imaginez si chaque fois que vous faites une photo
dans la rue avec un carnet à souche, vous allez faire signer
des autorisations. Non, c'est la fin du métier.
Je
pense que la législation va être modifiée
parce que c'est vraiment trop scandaleux. En même temps
ce n'est pas seulement pour les photographes en exercice qui ne
peuvent plus travailler tranquilles mais aussi pour la mémoire
historique du pays. La photographie, ça compte dans l'histoire
contemporaine.
Je pense que la législation va être modifiée
parce que c'est vraiment trop scandaleux et en même temps
ce n'est seulement pour les photographes en exercice qui ne peuvent
plus travailler tranquilles mais aussi pour la mémoire
historique du pays. La photographie, ça compte dans l'histoire
contemporaine.
Les
photographes, qui sont le miroir de la vie quotidienne que nous
vivons tous, laissent quelque chose. Ils laissent les images du
temps que nous vivons tous. Et si nous ne pouvons plus faire ça
c'est une grave atteinte à la connaissance de l'histoire
contemporaine.
La
photographie vulnérable
On
s'attaque plus férocement à la photographie qu'à
la télévision.
Ah oui, c'est parce que ce n'est pas imprimé et que cela
ne reste pas même s'il y a d'autres transmissions et rediffusions.
L'idée que c'est dans un livre et que cela peut rester
longtemps, c'est un argument. Un mauvais argument, mais un argument
pour rendre la photographie plus vulnérable.
La photographie dans l'esprit du législateur est peut-être
estimée plus dangereuse dans le sens que cela peut prêter
à plusieurs sens d'interprétation. On revient à
cette histoire de la légende.
La
légende de Willy Ronis
Tu
sais bien qu'une photographie, on peut lui faire dire tout et
son contraire. C'est l'une des raisons pour laquelle, moi, j'ai
quitté Rapho à un moment donné et que j'ai
été saqué de Life pour qui j'ai travaillé
très agréablement en 48. Et je t'assure qu'en 48
pour un photographe entrant dans le métier (si on peut
dire puisque les années de guerre, je n'ai pas fait de
photo). Mais en 48 on sortait à peine de la guerre, on
manquait de tout dans le métier en France. Le papier était
contingenté, les pellicules était contingentées,
les flashes pour ceux qui les utilisaient était contingentés.
Les papiers étaient de mauvaises qualités bien sûr.
Bien souvent, il fallait les passer au formol pour que ça
supporte le glacage. C'était vraiment très difficile.
Or quant tu rentrais chez Life tu avais tout. C'était la
corne d'abondance : c'était un boite américaine.
Pour un reportage d'une heure, on te donnait 20 films, on te donnait
un carton de flashes si tu travaillais avec. C'était Byzance
et très bien payé. Et là aussi pour une question
de respect de légende que je n'ai pas pu obtenir. J'ai
dit : "écoutez, ne me donnez plus de sujets sensibles,
donnez moi des sujets d'information générale pour
ça je suis d'accord". Ils ont dit ok mais ça
été fini. Je n'ai plus travaillé. Ca a été
un coup dur. Mais enfin c'était une période où
il y avait quand même beaucoup de travail. J'ai encaissé
le coup sans grand dommage.
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