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Partir
d’ennui

Peut-on
photographier le désir d’émigrer ? La
photographie peut-elle exorciser les violences
non dites du départ ? Vaste programme
auquel s’est attelée avec audace la photographe
Franco-marocaine Yto Barrada. Les images,
rassemblées sous le titre Le détroit,
n’ont pas pour objet de rendre compte des
tentatives mais des tentations de départ.
L’auteur procède donc par ellipses. Hormis une
vue aérienne en noir et blanc du détroit, un ou
deux portraits réalisés sur le ferry qui rallie
les côtes marocaines et espagnoles, aucune image
n’illustre les traversées aléatoires de ces
centaines de Marocains qui, comme firent jadis
leurs ancêtres avec leur bateaux, brûlent leurs
papiers d’identité.
Yto
Barada nous montre Tanger, un Tanger que seuls
ceux qui y ont séjourné suffisamment de temps
connaissent. Mais justement, qui connaît
vraiment la ville blanche, autrement qu’à
travers l’épaisse littérature qui en
parle : Joseph Kessel, Paul Bowles… ? Les
touristes européens ont aujourd’hui pour
habitude de fuir la ville, autrefois pourtant
convoitée et appréciée. A l’intérieur même du
pays, Tanger est une ville à part. Son ancien
statut de Zone internationale n’y est sans doute
pas pour rien. Rappelons qu’à son indépendance
en 1956 – ce n’est pas si loin ! - près du
tiers des 150 000 Tangérois était
étrangers ! A part, disions-nous ;
oui, indubitablement différente. Certains
Européens de passage y ont vécu quelques
mésaventures, d’autres s’y sont réjouis. Cela
étant, Tanger s’ennuie, se languit et regarde la
mer sur laquelle, la nuit tombée, certains
s’aventureront vers un improbable eldorado.
Sinon, il faut bien vivre, prendre le bus,
travailler ou jouer au football sur quelque
terrain en terre battue. ' Partout où j’ai mené
mon enquête photographique de l’ennui du nord,
le long du 'Mur de la paresse', dans les
appartements vides des projets immobiliers en
faillite, autour du port, j’ai reconnu ce
sentiment fatal qui pousse à partir et qui est
inscrit aujourd’hui dans un peuple entier '.
La phrase est
de l’auteur.
Jusqu’au 25/06 au Tri Postal, avenue
Willy Brandt à
Lille. |