Hors
Circuits
Des
paysages, des déserts, des sites habités
ou animés par des signes urbains, invisibles à
nos yeux pressés, des terres abandonnées
à leur complexité historique ou politique,
des images qui dessinent les contours d'un espace plus
intime : l'édition 2005 du festival les Transphotographiques
invite à découvrir à travers treize
expositions une photographie résolument tournée
vers l'exploration de ces territoires.
Le
festival Transphotographiques, qui fête sa cinquième
édition cette année, a la particularité
de s'étendre sur l'ensemble de la région
Nord-Pas-de-Calais et en Belgique. Jean-Luc Monterosso,
commissaire des Transphotographiques 2004, a inscrit la
programmation de l'année dernière sous le
signe de la transformation - en particulier celle du corps
- un thème qui a traversé la production
contemporaine depuis les années 1980.
Une autre question est apparue dans la photographie au
cours de ces mêmes années : la représentation
du paysage et plus largement du territoire. Cette question
a été posée avec force, en France,
en 1984, quand la Datar (délégation à
l'aménagement du territoire et à l'action
régionale) a invité une trentaine de photographes
à s'emparer du sujet. Accaparé par les magazines
de voyage ou relégué en illustration dans
les livres, le thème du paysage était en
tout état de cause, absent de la production artistique.
Cette commande, sans équivalent à ce jour
par son ampleur, s'est construite à partir de l'exemple
de la Mission héliographique, la première
commande publique de l'histoire de la photographie, que
l'historien Philippe Néagu venait de faire redécouvrir
au début de ces années 1980. De quoi s'agit-il
? En 1851, cinq photographes, parmi les plus importants
de l'époque (Édouard Baldus, Hippolyte Bayard,
Henri Le Secq, Gustave Le Gray et Auguste Mestral), sont
dépêchés sur le territoire français
pour dresser un état des lieux du patrimoine architectural
avant sa restauration. La moisson d'épreuves rapportées
par chacun propose autant de visions de l'architecture.
L'exemple de la Mission héliographique montre que
dès les débuts de son histoire, la photographie
peut concilier une démarche documentaire et une
préoccupation artistique. De la même façon,
les commanditaires de la Datar ont pris conscience que
le paysage n'est ni une réalité objective
ni une vision idéalisée mais l'ensemble
des représentations qu'en propose une culture.
Les photographes ont été sélectionnés
pour leur capacité à développer un
projet artistique, qui échappe à la fois
au photo reportage et à la photographie dite plasticienne,
les deux courants dominants dans la production photographique
de l'époque. Portée par Bernard Latarjet,
responsable de la mission, et par François Hers,
directeur artistique, la commande de la Datar a fait l'objet
de deux publications et d'une exposition des travaux en
cours, au palais de Tokyo à Paris, en 1985. Son
retentissement fut déterminant. Elle a d'abord
permis de faire évoluer le sens même du mot
paysage et donc de sa représentation, en l'élargissant
à des espaces ordinaires, " sans qualités
", et à des zones de périphéries
urbaines, communément qualifiées de paysages
intermédiaires. La Datar a également servi
de modèle à de nombreuses commandes à
l'échelle d'un territoire. Citons " Les quatre
saisons du territoire " de Belfort (1987-1990), la
" Mission photographique transmanche " dans
la région Nord-Pas-de-Calais (1988-2001) ou l'accueil
de photographes sur les sites du Conservatoire du littoral,
depuis 1991. La mise en place d'un Observatoire photographique
du paysage au sein du ministère de l'Environnement,
en 1991, doit également beaucoup à la Datar,
de même que la commande " Paysages Territoires
", de la Direction régionale de l'environnement
d'Île-de-France, dont les résultats ont été
publiés, en 2003. La Datar, ce n'est pas le moindre
de ses mérites, a enfin permis d'ouvrir la voie
à une photographie contemporaine de style documentaire.
Cette approche esthétique était au centre
de l'exposition, Des territoires, présentée
à l'école nationale supérieure des
beaux-arts, à Paris, en 2001. Son commissaire,
l'historien Jean-François Chevrier avait alors
élargi la question documentaire à des propositions
artistiques relatives au cinéma, à l'écriture,
l'architecture, l'installation.
La
programmation officielle des Transphotographiques 2005,
à travers ses treize expositions, présentées
à Lille, Lens, Valenciennes et Courtrai, s'inscrit
dans cette histoire. Elle cherche à son tour à
élargir les notions de paysage et de territoire
tout en restant dans le domaine de la photographie. Les
artistes présentés abordent ces deux questions
sous un angle différent de ce qui est généralement
donné à voir. Ce n'est pas tant le sujet
qui est inédit mais la façon de l'envisager
est à la marge. Les expositions se présentent
alors comme autant de " Hors circuits ".
La
programmation s'ouvre avec une représentation de
la région qui accueille le festival. Raymond Depardon,
membre de l'agence Magnum et auteur de films documentaires,
vient de sillonner la région Nord-Pas-de-Calais
pendant quelques semaines. A la façon des photographes
du XIXe siècle, il est parti en camion-laboratoire
avec plusieurs appareils dont une chambre photographique
de grand format pour parcourir un territoire, tout en
restant libre de son trajet. Le photographe s'est intéressé
aux paysages caractéristiques de cette région,
depuis les bords de mer jusqu'au bassin minier. Il s'est
arrêté dans les cafés des centres
villes et devant d'autres signes invisibles à nos
yeux pressés. Les images de ce périple,
en couleur ou en noir et blanc, qui forment la matière
d'un travail en cours, sont présentées à
l'hospice Comtesse, le musée de l'histoire lilloise.
Le travail de Depardon sur la région s'inscrit
dans un projet plus large, qui se développera sur
quatre années, et qui vise à réaliser
un état des lieux photographique du territoire
français à l'aube du troisième millénaire.
C'est bien l'ampleur géographique et le rythme
soutenu du projet Depardon qui rend ce dernier atypique.
Le photographe bénéficie d'une commande
du Centre national des arts plastiques du ministère
de la Culture enrichie par des partenariats avec des collectivités
territoriales (région Nord-Pas-de-Calais par exemple).
En 1984, Raymond Depardon faisait partie des photographes
de la Datar. Dans le cadre de cette commande, il avait
choisi de photographier le territoire où il est
né, où il a grandi - la ferme familiale
du Garet à côté de Villefranche-sur-Saône
- d'en photographier les environs et de confronter ces
images en couleur à celles en noir et blanc de
l'enfance. De la ferme du Garet aux monts du Lyonnais,
ses images dessinaient les bouleversements du monde rural.
Aujourd'hui, Depardon élargit un peu plus son cercle
afin d'envisager l'ensemble de son pays. La France est
pour lui un des sujets les plus difficiles à traiter
: " C'est très exotique la France, ça
pose vraiment la question : comment photographier un paysage
? ".
L'exotisme,
Jean-Philippe Charbonnier (1921-2004) l'a trouvé
à Paris, tout près de chez lui, loin des
dépliants touristiques, en explorant son quartier,
celui de Saint-Paul et de l'hôtel de Ville, au milieu
des années 1970, après avoir voyagé
pendant plus de vingt ans aux quatre coins de la planète
pour le mensuel Réalités. " L'Exotisme
est à un demi ticket de métro de chez moi
", disait-il. La formule n'est pas simplement un
bon mot. Elle porte un projet photographique qui allait
à l'encontre des propositions artistiques de son
époque. Le résultat est constitué
d'une série d'images cruelles et tendres présentées
au palais Rihour à Lille. Ces dernières
plantent une étrange galerie de personnages photographiés
au cur même de la capitale. Cette exposition
est aussi un hommage au talent méconnu d'un photographe
qui nous a quittés en 2004.
La
question posée par Raymond Depardon sur la représentation
du paysage est le sujet même de la série
que propose Sophie Ristelhueber à l'Aquarium de
Valenciennes. Les uvres produites par cette artiste
depuis vingt ans mettent en tension territoire et histoire.
Sophie Ristelhueber, comme Raymond Depardon, a participé
à la Datar. Dans le cadre de cette commande, elle
a travaillé sur le paysage de montagne dans les
Alpes du sud. Depuis des lignes de chemin de fer, elle
s'est intéressée aux marques que l'homme
y a inscrites. Cette obsession des traces caractérise
l'ensemble de son travail. Les photographies exposées
à Valenciennes, qui ont déjà figuré
dans une exposition collective du Frac Corse, en 1997,
montrent des paysages mythiques (delta du Tigre et de
l'Euphrate, Sodome, Sabra et Chatila, Waterloo) confrontés
à la banalité de leur état actuel.
Thibaut Cuisset appartient à cette génération
de photographes, qui ont été marqués
par les résultats de la Datar et qui ont contribué
à fonder une école du paysage en France.
Dans l'exposition présentée au palais des
Beaux-Arts de Lille, intitulée " Le dehors
absolu ", il s'intéresse à des déserts
et à des paysages non modelés par l'homme.
Loin des images spectaculaire aux couleurs saturées
des magazines, il poursuit son travail d'épure,
d'élimination des signes anecdotiques. Daniel Quesney,
ancien directeur artistique de l'Observatoire photographique
du paysage, poursuit pour sa part sa réflexion
sur la représentation d'un site et la dimension
esthétique que peut en proposer la photographie.
À la maison folie de Moulins à Lille, il
cherche à rendre visible les nombreuses informations
accumulées dans des images, qui visent à
dresser un état des lieux photographique de Neschers,
un village d'Auvergne, " ni muséifié,
ni irrémédiablement dénaturé
". Les éléments désignés
doivent maintenant être nommés pour que notre
regard s'y arrête et les identifie.
En marge de son travail de photographe à l'inventaire
régional, Philippe Dapvril a observé pendant
plusieurs années les transformations des trois
grands ports de la région : Dunkerque, Calais et
Boulogne-sur-Mer. Les images suspendues au Tri Postal
proposent une histoire de ces paysages modelés
par l'activité économique portuaire.
Dans
un second volet, le festival souhaite montrer comment
sous l'influence de la Datar, le style documentaire s'est
substitué à celui du photo reportage pour
mieux rendre compte de lieux marqués par une histoire
ou une situation politique. Les images des jeunes photographes
rassemblées au Tri Postal ne cherchent pas à
saisir des instants particuliers d'une actualité
mais à décrire une situation subie par les
personnages photographiés. Les couleurs sont souvent
douces et froides. Là encore, chaque territoire
est envisagé sous un angle inhabituel.
Le travail mené depuis plusieurs années
par Yto Barrada sur le détroit de Gibraltar cherche
à rendre compte d'une situation politique inédite,
celle d'un pays qui se vide aspiré par l'occident.
Les images de Tanger ne montrent pas une ville touristique.
Elle ne rendent pas compte non plus de tentatives de départ
mais de tentations de départ. Guillaume Herbaut
s'intéresse à des territoires où
rien ne sera plus jamais comme avant. La série
" Oswiecim ", exposée l'année
du soixantième anniversaire de la libération
des camps, porte le nom de la ville de Pologne où
l'Allemagne nazie a implanté le camp de concentration
et d'extermination d'Auschwitz. Les images ne montrent
pas le camp mais s'intéressent à la ville
et aux gens qui y vivent à proximité. Olivier
Mirguet a entamé un travail sur la représentation
des lieux du pouvoir. La série consacrée
à la Corée du Nord - pays où règne
une des dictatures les plus dures au monde - en constitue
le préambule. Lors d'un voyage très officiel
et très surveillé, il a photographié
ce qui lui était conseiller de représenter
et parvient, dans cet exercice imposé, à
mieux rendre compte de la propagande.
Les " voitures cathédrales " de Thomas
Mailaender, affichées dans le centre ville de Lens
montrent en format presque nature des véhicules
chargés de marchandises, photographiés avant
leur passage d'une rive à l'autre de la Méditerranée.
Le photographe s'est débarrassé de tout
signe anecdotique pour se concentrer sur ces amoncellements,
qui renvoient à l'idée du passage d'un territoire
à l'autre, et donc à l'exode.
En contrepoint de ces pratiques contemporaines, le festival
présente un reportage réalisé en
1966 par Manuel Litran, et qui n'a jamais été
publié. Cinquante ans après la bataille
de Verdun, ce reporter de Paris Match s'est aventuré
sur les terrains interdits de la Zone rouge pour retrouver
sur ces terres abandonnées des vestiges de la Grande
Guerre. Les images en couleur faites sous le coup de l'émotion
s'attardent sur des détails dramatiques. Elles
sont présentées dans la nef de l'église
Saint-Maurice.
Au-delà
du paysage en tant qu'espace géographique historique
et social, l'édition 2005 des Transphotographiques
invite à découvrir des uvres qui dessinent
les contours d'espaces plus intimes. Paolo Roversi est
un des grands photographes de mode d'aujourd'hui. Depuis
plusieurs années, il s'interroge sur son espace
de création. La série intitulée "
Studio " mêle des images de l'atelier avec
des portraits ou des nus réalisés dans ce
même lieu ou ailleurs et parvient à en traduire
l'essence. La plupart des images ont été
réalisées dans un entre-deux, en marge des
séances de pose, en dehors des commandes des magazines.
Les polaroids aux ombres denses de Paolo Roversi sont
à découvrir au palais des Beaux-Arts de
Lille. Ils sont accrochés en frise au fond d'une
pièce rendue obscure, qui se veut une allégorie
de la chambre noire, de l'espace mental du photographe.
Elles répondent aux épures de Thibaut Cuisset
présentées à la lumière du
jour à l'étage du musée.
Pour Hugues de Wurstemberger, il s'agit moins de cerner
un lieu défini que d'évoquer la géographie
d'un terrain intime et changeant. Ce photographe de l'agence
Vu, reconnu pour son travail sur la disparition du monde
paysan, s'est attaché à représenter
les terrains de jeux de l'enfance, un monde mystérieux,
drôle ou inquiétant à travers des
images de sa fille Pauline et de son fils Pierre, mises
en scène dans l'abbaye de Groeninge à Courtrai.
En marge de la programmation officielle enfin, il y a
encore le foisonnement du festival off, qui s'étend
sur le même territoire régional et frontalier.
Anne
de Mondenard
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