En
guise d'introduction, je ne peux pas m'empêcher de
faire quelques remarques générales, notamment
sur l'organisation. Sous nos yeux, Lille, ville de mineurs
située au nord-est de la France, mais aussi l'une
des capitales européennes de la culture de l'année
dernière, profondément rénovée,
devient la métropole du Nord photographique de la
France... Et ceci n'est pas un hasard.
L'équipe
d'organisation du festival Transphotographiques, autour
du charismatique Olivier Spillebout, mène
depuis cinq ans une politique continue de promotion de l'art
photographique auprès des habitants de toute la région,
notamment par des initiatives locales. À mon avis,
les différentes pistes suivies par le festival sont
tellement intéressantes qu'elles devraient inciter
les organisateurs d'événements photographiques
à méditer, particulièrement ceux qui
se plaignent, d'un côté, d'un manque d'argent,
et de l'autre du désintérêt des spectateurs.
La
spécificité du festival lillois consiste justement
au fait d'être " une affaire commune " qui
réunit toute la ville, tous ses habitants. Grâce
à ceci, le festival dépasse les étroites
limites du " petit milieu " de la photographie.
D'ailleurs, des panneaux de publicité pour les Transphotographiques,
hauts de plusieurs mètres, ponctuent la rue principale
de Lille. Bien que l'ouverture du festival a eu lieu le
25 mai, différentes manifestations, telles que des
vernissages, des expositions, des conférences ou
des projections, attiraient déjà avant de
vrais amateurs , mais aussi des curieux qui ont ainsi l'opportunité
de le devenir.
A
présent, le festival est en plein d'essor : cette
année, le rayonnement des Transphotographiques ne
couvre pas seulement la Région Nord-Pas-de-Calais
et les villes françaises que sont Arras, Roubaix,
Lens et Valenciennes, mais aussi Courtrai, ville belge (quatre
expositions !). Le festival s'étend ainsi sur toute
l'Eurorégion. Par conséquent, la presse de
ces deux pays salue les actions des organisateurs du festival
tandis que les fans de la photographie, de deux côtés
de l'ancienne frontière, ont l'opportunité
d'apprécier l'action de l'Union Européenne
dans leur vie.
Et
chez nous, qu'en disent les fans de la photographie de notre
Eurorégion ? Peut-être attendent-ils l'arrivée
d'Olivier Spillebout ? Jusqu'à présent,
c'est lui qui a invité à Lille les organisateurs
des festivals de Lituanie, de Slovaquie et de Pologne ;
dans le cadre des Transphotographiques il y avait aussi
des projections de diaporamas présentant Kaunas Photo
Days, le Mois de photographie de Bratislava, le Festival
de Photos de Lódz et le Mois de photographie de Cracovie.
Mon patriotisme local de Cracovienne me pousse à
dire que cette dernière projection était une
simple revue de photos de catalogue qui donnait, malheureusement,
une impression très chaotique.
Toute
l'édition des Transphotographiques de cette année
paraissait bien organisée. Dans sa stratégie,
Olivier Spillebout a décidé de nommer
Monsieur Bertrand de Talhouet, Président Directeur
Général de l'entreprise Redoute (groupe Pinault-Printemps-Redoute,
présent déjà dans 60 pays), Président
du festival. Cette nomination est une garantie, elle constitue
une assurance de la pérennisation du festival, qui
s'appuie sur les bases plus que solides. Cette décision
montre très bien que les affaires politiques, économiques
et sociales d'une région peuvent se concilier avec
les aspirations artistiques de ses habitants. En voici la
preuve : les commandes publiques. Un cheval à celui
pour qui l'expression " commandes publiques "
s'applique à autre chose qu'à des travaux
de construction! Justement ce contexte a dominé la
5ème édition des Transphotographiques. Il
s'est avéré que les commandes des institutions
publiques ne sont pas seulement une excellente façon
d'utiliser la photographie au profit des gens (générations
du futur y comprises) et une semoule de blé du ciel
pour les artistes, mais aussi la possibilité d'enrichir
la proposition du festival.
En
outre, c'est Madame Anne de Mondenard, la Commissaire
générale du festival, qui nous l'a prouvé.
Invitée par Olivier Spillebout, elle a programmé
la partie " officielle " festival de cette année.
Le programme comprend treize expositions qui sont liées
par une vision particulière du paysage qui nous entoure,
bien que le titre de l'édition 2005 suggère
: " Hors circuits ".
Tout d'abord, le maître Paolo Roversi, dont la photographie
est devenue l'emblème des Transphotographiques 2005,
nous invite à un circuit nostalgique au cur
de son studio. Ce voyage est aussi un voyage dans le temps.
D'après lui, la photographie n'est pas " une
vie arrêtée dans un moment, mais plus précisément
un tel moment où la présence est complètement
absorbée par le passé sans le droit de revenir".
Raymond Depardon, la deuxième vedette du festival,
nous propose de le suivre dans son exploration de la région
Nord-Pas-de-Calais qu'il a faite cette année, au
mois d'avril, dans le cadre de la réalisation d'une
commande publique. C'est la responsabilité du photographe
envers la société qui est la plus importante
pour Depardon. Par ailleurs, il n'hésite pas à
se plaindre ouvertement des représentants du pouvoir
dans la société contemporaine qui ne savent
pas comment tirer profit de la richesse des photographes.
Il a d'autant plus raison que sa propre carrière
au début des années 1980 a été
largement influencée par la commande faite par la
Datar , qui consacrait une nouvelle vision du paysage de
la France avec une définition très large de
la notion de " territoire ". Parmi les trente
photographes qui avaient répondu à cet appel,
il y avait aussi Sophie Ristelhueber, pour qui la participation
à cette mission a fortement influencé la façon
de photographier le paysage.
Pendant son exposition à Valenciennes, Sophie nous
a présenté une collection de photos faussement
banales de territoires mythiques tels que : Sodome, Waterloo,
ou la ligne de l'Equateur. La photo de Sodome présente
le laid bâtiment d'une mine de sel, Waterloo, c'est
le champ de blé, et la ligne de l'Equateur, dans
l'objectif de Ristelhueber, passe au milieu d'une cafétéria
de l'une des îles du Golfe de la Nouvelle-Guinée.
Ainsi le mythe se confronte avec le banal et le passé
imaginaire avec le quotidien, l'habitude.
Une autre exposition qui fait référence aux
lieux mythiques, c'est le reportage de l'année 1966
réalisé par le photographe Manuel Litran,
à la commande d'un magazine, Paris-Match, à
l'occasion du cinquantième anniversaire de la bataille
de Verdun. Ce reportage n'a jamais été montré
auparavant : des casques dans l'herbe, les bombes... Il
voit le jour pour la première fois à Lille.
Jean-Philippe Charbonnier, décédé récemment,
avait décidé de découvrir l'exotique
du quotidien. De retour de ses nombreux voyages en Afrique
et en Asie, ce reporter très connu s'est donné
pour but en 1975 de trouver l'exotisme authentique dans
le rayon d'un kilomètre de son propre appartement
du centre de Paris. Pendant trois années, il réalise
une série de photos en noir et blanc, intitulée
" l'exotisme à un demi-ticket de métro
de chez moi ". Parmi les photos, on peut voir "
La Grande Mosquée parisienne ", alors la célèbre
Cathédrale Notre Dame de Paris.
Thibaut Cuisset, quant à lui, s'enfuit de Paris pour
photographier l'Islande et la Namibie, et ce, non en raison
de leur paysage, mais sous prétexte de profondes
méditations sur la géographie et l'histoire
de ces pays. L'exposition de Cuisset devait être une
rencontre du Nord avec le Sud, d'une île habitée
et du désert. Néanmoins, dans les deux pays,
la pellicule a immortalisé des images dépourvues
de présence humaine et d'anecdote quelconque. J'aime
beaucoup le titre de cette exposition : " Le dehors
absolu ", c'est à dire absolument en dehors.
On dirait à Cracovie : " dans le champ ",
et ce " champ " convient parfaitement!
Dans
le programme du festival, il y avait aussi de jeunes photographes.
Au premier abord, on pourrait penser qu'ils prennent des
sentiers battus, alors qu'ils suivent leurs propres chemins.
Par exemple, Olivier Mirguet a participé à
World Press Photo : ses photographies de la Corée
du Nord, qui ont gagné en 2003, constituent un reportage
intelligent sur ce pays gouverné par un régime
où chaque photographe étranger travaille sous
la censure. Mirguet a choisi les emblèmes du pouvoir,
les icônes du régime... Avec un regard qui
n'est pas dépourvu d'ironie, comme pour cette vue
un peu naïve d'une affiche représentant la montagne
Paektu (où est né Kim Dzong II), comme une
photo-papier peint, décorant un vieil immeuble communiste.
À vrai dire, un peu moins subtil est le reportage
de Guillaume Herbaut, salué par la presse. Son reportage,
intitulé " O?wi?cim " (écriture
originale), est une réflexion sur le phénomène
de la mort et de la vie : à quelques mètres
du camp de concentration, la vie passe... Mais cette vision
" novatrice " du photographe français n'est
rien moins que simpliste : ici une prostituée presque
nue, là le visage d'un fan de heavymetal et enfin
une Miss d'O?wi?cim " moche comme une nuit ".
Du reste, des photos comme celles- là auraient pu
être prises dans n'importe quelle ville du monde :
nous aurions alors une autre Miss locale qui porterait un
ruban avec une autre inscription. Je préfère
sans aucun doute le reportage sur " TChernobyle "
pour lequel Herbaut avait obtenu le prix Kodak en 2001.
Par contre, je n'ai rien contre les deux jeunes photographes
qui restent. Yto Barrada, la seconde femme du programme
officiel, est une artiste franco-marocainne. Son projet
" Le détroit " est composé de photographies
de Tanger où la majeure partie de la population ne
rêve que d'être ailleurs sur le deuxième
côté de ce détroit... Bien que les photos
de Barrada soient jolies et très subtiles, elles
sont aussi très impressionnantes, mais sans lourdeur.
L'ambiance des paysages urbains me rappelle Hawana que j'ai
apprécié il n'y a pas longtemps : la même
tristesse intangible, la même nostalgie de cette autre
rive, la même impuissance. Et les gens qui ont la
tête ailleurs... ils tournent le dos à l'appareil
photo. Philippe Dapvril a touché nos coeurs avec
sa série de paysages portuaires du Nord de la France.
Boulogne-sur-Mer, Calais, Dunkerque, c'est une contrée
poétique de ports, de paysages désertiques
à l'aube, " l'architecture de l'eau et de l'horizon
". Tout est parfaitement présenté sous
forme toiles imprimées : ce n'est pas un pur hasard
si l'entreprise Epson a assuré la réalisation
de la plus grande partie des expositions du programme officiel.
Encore un triomphe de C-print.
Par
contre, je ne peux pas dire de mal des expositions que je
n'ai pas vues par manque de temps. Comme je l'ai mentionné
avant, le programme des Transphotographiques de cette année
est si large que nous manquons de temps pour tout voir en
quelques jours. C'est pourquoi j'ai raté par exemple
les monumentales " voitures-cathédrales "
de Thomas Mailaender : le terme vient de Marseille où
on utilise une telle expression pour les voitures qui sont
surchargées d'objets usagers, et qui roulent vers
le Maroc. Moi, j'étais très curieuse de l'esthétique
de " cette école de Düsseldorf " que
Mailaender montre, en présentant les circuits qui
vont du riche Nord jusqu'au pauvre Sud. Je n'ai pas non
plus eu l'occasion de voir comment Daniel Quesney avait
méthodiquement photographié le village de
Neschers, en Auvergne. On ne peut pas oublier que sa méthodologie
documentaire est inspirée par Atget : rue après
rue, cube après cube, sans aucune hiérarchie.
La dernière proposition de la série "
Hors circuits ", c'est Hugues de Wurstemberger et le
territoire de la mémoire qui garde les souvenirs
: le projet porte le titre " Pauline et Pierre "
et concerne la sphère intime de la famille de l'auteur.
Pour
finir, quelques mots sur le programme " Off "
qui se distinguait du programme officiel dans la mesure
où il n'a pas été élaboré
par Anne de Mondenard. En outre, sa réalisation
n'a pas été soutenue par des partenaires aussi
importants que Picto ou Epson. Néanmoins, la qualité
de ces 40 expositions était également très
grande, et les thématiques très variées.
Je n'ai pas eu le temps de visiter toutes les expositions.
J'en ai vu quelques-unes - comme le projet Tendance Floue
" Nationale zéro " (la route de 23 000
km qui traverse toute l'Europe) ou bien Les Mademoiselles
de Kimiko Yoshida. Mon plus tendre souvenir va à
une exposition au titre compliqué, " les légers
déplacements dans l'ordre de choses " qui était
signée Claude Courtecuisse, un vieil homme diaboliquement
observateur, à l'humour et au regard incisif sur
le paysage urbain qui l'entoure : la porte qui conduit à
nulle part, les défectueuses images sur l'asphalte...
Et son sens de l'humour est très contagieux. Quant
aux Polonais, parmi les photographes mentionnés,
il y avait aussi Leszek Pekalski qui a montré des
photos de Podhale, photos qui attendent toujours une publication
sous forme de catalogue ; les photos des lits de réfugiés
sont bien arrivées à Roubaix. Je parle là
du très médiatisé projet intitulé
" La Maison " d'Andrzej Kramarz et de Weronika
Lodzinska-Duda. De mon coté, j'ai exposé "
Lieux communs ", titre qui en raison d'un jeu des mots
ne peut pas être traduit.
Et
pour finir cet article, je voudrais ajouter que le site
Internet français Photosapiens a aboli le partage
entre " In " et " Off ", et qu'il présente
les artistes des Transphotographiques 2005 dans l'ordre
alphabétique, et donc démocratique, ce qui
pourrait devenir le début d'une réflexion
nouvelle.
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