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Transphotographiques / Lille / Hauts-de-France
 

Télérama : La reconquête du territoire

Télérama : La reconquête du territoire

5e édition du festival Transphotographiques à Lille. Ils fixent dans leur objectif les mille visages du paysage. Des aînés, Walker Evans ou Depardon, aux héritiers, exposés à Lille, zoom sur ces photographes qui dressent un état des lieux loin de la carte postale.

Heureux bénéficiaire d’une commande pho­tographique du ministère de la Culture. Raymond Depardon a entrepris, depuis novembre 2004. de montrer ce qu’est pour lui la France d’aujourd’hui. Après une incursion dans le Sud méditerranéen. il vient de sillonner le Nord-Pas-de-Calais à bord d’un camion-laboratoire, libre de ses trajets, à l’affût de tout ce qui lui semble significatif : paysage caractéristique avec ses chevalets de mines, la plage de Berck le jour de la fête du cerf volant, une droguerie qui lui évoque l’Amé­rique des années 30… Il photographie des lieux que t’on aurait tendance à considérer sans intérêt, mais qui parlent avec force de notre époque.

Cette grande virée, qui s’étalera sur quatre ans – et dont les premiers clichés seront présentés au festival Transphotographiques de Lille -, le rend parfois furieux.  » Ce qui s’est passé le 21 avril 2002 (premier tour de l’élection présidentielle, NDLR) était prévisible ! On devrait nous balancer plus souvent sur les routes, nous donner carte blanche pour que l’on rende compte de ce qui se passe. Dans le Nord Pas de-Calais, par exemple, on aurait montré que les gens nourrissent depuis des années une sourde colère et que le malaise est profond. On ne se sert pas assez de nous !  »

Nous ce sont ceux qui ont l’habitude, comme lui, de décrypter le monde par des images. À une époque où le besoin de comprendre la complexité de notre pla­nète n’a jamais été aussi fort, comme le prouve le débat actuel sur l’Europe, on se prive du regard des artistes qui pourraient nous éclairer. Un organisme d’État. sérieux s’il en est, la Datar, chargée de l’aménagement du territoire. a pourtant ouvert la voie, il y a une vingtaine d’années. Et l’affaire qu’elle avait à résoudre était aussi complexe que l’écheveau européen : en ce début des années 1980, ta France peine en effet à faire son deuil d’une cer­taine idée qu’elle a d’elle-même. Celle qu’utilise en 1981 avec habileté le candidat Mitterrand. s’affichant pour une « France tranquille » sur fond de campagne bucolique et clocher villageois. Pas vraiment le visage du pays, qui durant les « trente glorieuses » s’est métamorphosé à coups de banlieues bétonnées, zones industrielles, autoroutes à travers champs. lignes à haute tension obs­truant les perspectives…

Mais les Français se refusent à voir ces bouleverse­ments. Le peuvent-ils d’ailleurs ? A partir du XVIIIe c’est à travers les peintures très prisées de Claude Lorrain que l’on jugea pendant des décennies de l’intérêt des paysages. S’ils ressemblaient à ses toiles, ils étaient beaux. Sinon, on ne les voyait même pas… Un « beau » paysage joue le rôle de miroir d’une collectivité qui y reconnaît la mise en forme de ses valeurs communes.

Forte de cette conviction, la Datar s’est mise en quête des Claude Lorrain de l’époque, des artistes capables de sortir les Français de leur stérile nostalgie et de fédé­rer les regards sur la beauté et le charme des paysa­ges contemporains. En cette année 1984. elle fait appel à des photographes. Pas à ceux qui tiennent le haut de l’affiche : les grandes signatures de l’agence Magnum sont écartées sans ménagement ; tes deux responsables de la commande. le haut fonctionnaire éclairé Bernard Latarjet. actuellement président du parc et de la Grande Halle de La Villette, et son directeur artistique, le photo­graphe François Hers, refusent les belles photos bien léchées dans la tradition humaniste des années 50. Ils cherchent au contraire des photographes capables de révéler les « mouvements des mouvements à l’œuvre » dans notre société.

Et les trouvent à grand-peine. Car la commande fait peur. La plupart des photographes viennent du reportage et sont habitués à illustrer docilement un propos jour­nalistique. La liberté totale qu’on leur octroie ici, avec obli­gation de ramener dans leur boîtier un regard personnel. les paralyse. « Avant la mission de la Datar, témoigne Raymond Depardon. comme tous les autres photogra­phes, j’étais un sous journaliste. Là, on me demandait de m’exprimer à la première personne, d’être un artiste à part entière. La Datar m’a aidé à me libérer. »

Ainsi cette mission provoque-t-elle une véritable révo­lution copernicienne chez les photographes français. On y découvre des images qu’aucun d’entre eux n’au­rait osé proposer à un journal. Jean-Louis Garnell, Ray­mond Depardon. donc, mais aussi Sophie Ristelhueber, Holger Trülzsch, Lewis Baltz montrent un visage pas­sionnant de la France contemporaine. Ils dirigent le regard sur des scènes « sans qualité » qu’on côtoie sans voir : chantiers, routes en rase campagne, abords de villes, le tracteur au milieu des pylônes…
Intégré à l’équipe, Robert Doisneau montre qu’il est avant tout un grand photographe. Il bouleverse ici son esthétique. passe du noir et blanc à la couleur. de scènes chaleureuses du peuple parisien à une froi-deur caustique. Ses photos sont vides de gens. Mais il montre pourtant les étonnants dialogues qui se nouent entre les traditionnels pavillons ouvriers de banlieue et les disciplinées barres d’immeubles en béton. De son côté. en une image – la plage populaire du Tréport, ses baigneurs. ses véliplanchistes et les grues du port tout au fond -. Gabriele Basilico révèle les contradictions de la France des années 80, l’histoire d’une société des loisirs accouchée par l’ère industrielle.

Mais cette mission a fait mieux que prouver qu’une discipline gagne à se confronter à son temps. Elle a poussé les photographes à s’affirmer en France en tant qu’auteurs, responsable d’une écriture au même titre que les gens de plume. Elle a favorisé l’émergence d’un style documentaire tel que l’a défini Walker Evans (lire ci-contre), qui reste le meilleur antidote à l’utilisation sensationna­liste de l’image par fa plupart des médias actuels.

Les ‘jeunes photographes présentés au festival Trans­photographiques de Lille, aux côtés de Depardon ou de Sophie Ristelhueber, se réclament tous de ce style à la croisée de l’art et de l’information, qui privilégie ce qui donne à penser. Ils s’appellent Yto Barrada. Thibaut Cuisset, Olivier Mirguet ou Guillaume Herbaut (lire page 69 et 70). Ce ne sont pas des militants. Ils cherchent juste à montrer le monde en le déclinant à la première per­sonne, sans se retrancher derrière le conformisme de l’objectivité journalistique. Et s’ils travaillent parfois sur des sujets traités par l’actualité – l’immigration marocaine dans le détroit de Gibraltar, la dictature nord-coréenne, la mémoire des camps de concentration -, tousse démarquent du traitement événementiel. A l’ins­tar de leur aîné Raymond Depardon, ils privilégient les moments où il ne se passe apparemment nen plutôt que les poussées de fièvre : les images sans effets plutôt que les démonstrations spectaculaires.

Si leurs séries ont parfois un petit goût d’inachevé, toutes révèlent des choses que l’on ne voit pas ou que l’on ne veut pas voir. En les découvrant, on ne peut qu’adhérer à l’énervement de Depardon : en effet, on ne se sert pas assez de ces photographes qui, faute de commande de la part des pouvoirs publics ou d’une presse audacieuse. sont maintenus en marge. Ils accrochent leurs photos dans les galeries, parfois les musées, ou les publient en Ivres. Mais qui saura leur donner carte blanche pour montrer le visage de l’Europe actuelle? Quelle vision en ont-ils ?Sûr que, comme à l’époque des grandes commandes de la Datar, cela ferait sérieuse­ment progresser le débat.

Luc Dosbenolt

 

Olivier Mirguet
La Corée du Nord

Olivier Mirguet, 32 ans, s’est rendu en Corée du Nord en 2002 en se demandant comment rendre compte de la réalité d’une dictature lorsqu’on est encadré par des guides officiels… Sa réponse ? Se mettre dans la peau d’un « journaliste de propagande » en ne photographiant que ce qui est autorisé. Mais au lieu de prendre plein cadre les au-delà du décor monuments à la gloire de Kim Il-sung, Mirguet s’est chaque fois décalé de quelques pas. Ainsi, ses photos (qui ont reçu le prix World Press photo en 2003) ne montrent plus la scène du pouvoir mais sa mise en scène et mettent à nu la pompeuse rhétorique. Ayant réussi à fausser compagnie à ses guides pendant quelques heures. ce journaliste à Radio France a aussi réalisé en banlieue des photos de gamins pauvres.
« J’ai décidé de ne pas les montrer. On a trop vu ce type d’images anecdotiques et spectaculaires, dans la presse et à la télé. Elles font appel à notre sensiblerie ne nous apprennent plus rien et empêchent toute réflexion. »

 

Guillaume Herbaut
Un œil ouvert sur les plaies de l’Europe

Cofondateur du collectif public. Guillaume Herbaut travaille régulièrement pour la presse, mais doit se débrouiller pour financer les travaux qui lui tiennent le plus a cœur. Tous tournent autour de l’indicible ou de ce que l’on ne peut pas voir : la folie scientifique à Tchernobyl, la violence diffuse d’une ville en Albanie et, dans ce travail récent, le sentiment de culpabilité et parfois le cynisme des 48 000 habitants d’Oswiecim, la ville de Pologne où furent implantés les camps d’extermination d’Auschwitz Birkenau. En ne montrant jamais les camps. Herbaut rend leur présence encore plus insupportable. Chaque cliché d’apparence anodine en rappelle l’horreur.
Les nageurs de la piscine municipale, un culturiste à l’entraînement ou un simple panneau indicateur deviennent des visions d’effroi. À 35 ans, Guillaume Herbaut est l’un des jeunes photographes du style documentaire les plus prometteurs.

Le pionnier Walker Evans
Témoin de la Dépression américaine

Lorsque le photographe Walker Evans (1903-1975) reçoit, en 1935, une commande de la FSA (Farm Security Administration) pour rendre compte de la crise économique qui ravage le sud des États-Unis. il accepte à certaines conditions : pas question de faire pleurer dans les chaumières cossues de la côte Est, mais plutôt réaliser un document qui tiendra dans le temps. Pour cela, il s’interdit tout gros plan racoleur et place son appareil à chambre ni trop près, ni trop loin de ses scènes. Cette distance • neutre • donne l’impression que ses photos n’ont pas d’auteur. Comme si celui-ci refusait d’imposer son point de vue… Walker Evans évite aussi tout effet qui ferait diversion : pas de flou, de bougé ni de perspectives obliques. Ses clichés sont frontaux. d’une grande netteté. et révèlent chaque détail avec précision. On y voit très peu de gens. Plutôt que de mitrailler les victimes de la crise. Evans montre leur environnement : façades de bâtiments. églises, boutiques. intérieurs de ferme… Et lorsqu’il photographie les fermiers déshérités, il les fait poser en famille. dans une grande dignité, sur leur pas de porte. Si, à l’époque, ses photos – qui se lisent en séries agencées par l’auteur, comme les pages d’un récit – ont rendu fou de rage son commanditaire de la FSA. elles ont vite été reconnues comme le plus beau et le plus durable témoignage sur la Dépression américaine.

 

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